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La Magie Demeure Absolue
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Chapitre 1 : La pomme de jade
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CHAPITRE 1 : LA POMME DE JADE

 

La journée touchait à sa fin quand Davin rentra chez lui.

Analyste data dans une grande boîte, il passait ses journées à décortiquer le chaos pour en tirer des probabilités rentables. Les chiffres, les modèles, la logique froide. C’était son monde, un monde où l’imprévu n’avait sa place que s’il pouvait être mesuré, corrigé ou exploité.

Le silence de la maison lui parut familier.

Sa mère n’était pas là. Encore des heures supplémentaires à l’hôpital, comme souvent ces derniers temps. Avant même d’enlever ses chaussures, il attrapa le petit arrosoir près de la baie vitrée et sortit dans le jardin.

L’air du soir était lourd, immobile, sans souffle pour remuer les feuilles.

Perdu dans ses pensées, Davin repassait mentalement un projet en suspens au bureau : un tableau de données mal nettoyé, des écarts suspects, des résultats trop propres pour être honnêtes. Par habitude, il arrosa les plantes sans vraiment les regarder.

Puis ses yeux glissèrent vers le fond du terrain, jusqu’au petit pommier rabougri qui n’avait jamais rien donné de comestible.

C’est là qu’il la vit.

Une pomme trônait seule sur une branche basse, dans la pénombre. Sa surface, parfaitement lisse, captait la lumière déclinante et la renvoyait avec l’éclat dur d’une pierre polie. Un vert profond, irréel. Pas le vert d’un fruit, mais celui d’un minéral taillé avec une précision presque obscène.

Davin resta immobile.

« On dirait du jade… »

Sa voix, enrouée par la fatigue, résonna seule dans le jardin.

Il plissa les yeux, cherchant une explication logique, et un souvenir lui revint. Quelques mois plus tôt, sa mère était rentrée d’un marché aux puces avec un petit sourire vague aux lèvres.

« Je suis passée chez un vieux brocanteur. J’ai trouvé des graines anciennes, paraît qu’elles poussent même dans les pires sols. Regarde. »

À l’époque, il n’avait écouté que d’une oreille.

Maintenant, il regrettait presque.

Il tapota la branche de ses lunettes connectées pour activer son assistant. C’était son outil de travail fétiche, fourni par sa boîte.

« IA, lance une recherche visuelle. Existe-t-il une variété de pomme avec une couleur et une texture proches du jade minéral ? »

Un léger bourdonnement résonna dans l’armature. Un cadre pâle tenta de se former dans son affichage rétinien, trembla, puis disparut sans résultat.

Pas de correspondance. Pas même une proposition approximative.

Davin fronça les sourcils.

« Hm. Espèce inconnue, problème de capteur, ou simple bug ? »

Il aurait dû s’arrêter là. Photographier le fruit, le laisser sur l’arbre, attendre sa mère. Éviter de toucher à une anomalie biologique qui venait d’apparaître sur un pommier à moitié mort.

La suite logique était évidente.

Pourtant, ses doigts s’étaient déjà refermés autour de la pomme.

Le fruit se détacha sans résistance, mais son poids le surprit aussitôt. Il était trop dense pour sa taille, beaucoup trop dense. Et surtout, anormalement froid, comme s’il sortait d’un congélateur. Une fraîcheur sèche traversa sa peau et remonta lentement dans son poignet.

Davin baissa les yeux vers sa main.

Pendant une seconde, il eut l’impression que son pouls ralentissait.

Puis la sensation disparut.

Davin préféra accuser la fatigue. C’était moins inquiétant que le reste.

Quelques minutes plus tard, il était assis sur le canapé du salon, le fruit entre les mains.

Il le scrutait sous tous les angles. La lueur bleutée de la télévision glissait sur la peau verte sans jamais vraiment s’y accrocher. Aucune tache, aucune irrégularité, aucun défaut. Même les courbes semblaient trop nettes, comme si le fruit avait été pensé avant d’être poussé.

« Cette chose est beaucoup trop parfaite », lâcha-t-il dans le silence du salon.

Il la fit rouler entre ses paumes.

Son esprit d’analyste lui hurlait d’attendre. De poser cette chose dans une boîte. De chercher une vraie analyse. De ne surtout pas faire ce que son corps semblait déjà réclamer.

Mais la fraîcheur du fruit s’insinuait sous sa peau et engourdissait ses doutes. Chaque seconde rendait l’idée de ne pas y goûter un peu plus absurde.

Davin se leva d’un bond.

Le mouvement lui parut brusque, presque étranger. Il marcha vers la cuisine, la pomme serrée dans la main.

« Juste un quartier », murmura-t-il. « Pour vérifier. »

Même lui n’y crut pas.

Il posa le fruit sur une assiette en céramique et se saisit d’un couteau d’office. La lame crissa contre la peau dure avant de s’enfoncer avec une résistance inattendue.

La chair n’avait rien de blanc.

Elle était d’un vert translucide, parcourue de fines veines argentées qui semblaient retenir la lumière du plafonnier au lieu de la refléter, comme si quelque chose brillait très loin à l’intérieur.

Une odeur fraîche monta jusqu’à lui. Pas sucrée, pas fruitée. Pure, au point d’en devenir dérangeante.

Davin resta penché au-dessus de l’assiette, le couteau encore en main.

Je vais finir à l’hôpital pour avoir mangé une décoration de luxe tombée d’un arbre malade.

Davin sentit un rire nerveux lui monter dans la gorge, mais il resta coincé là, sans force et sans conviction.

À la place, il porta un quartier à sa bouche.

Ses dents percèrent la chair, et ses pupilles se dilatèrent d’un coup.

« Bon Dieu… »

L’explosion de saveurs balaya tout le reste.

Ce n’était ni acide, ni écœurant. Une fraîcheur absolue, presque vivante, inonda son palais, comme de l’eau glacée puisée à une source qui n’aurait jamais touché la terre. Quelque chose de pur, de violent, de magnifique.

Son esprit rationnel se fissura.

Il mangea un morceau, puis un autre, puis tout le reste.

Davin dévora la pomme avec une avidité presque honteuse. Il mangea la chair, puis le trognon, et finit même par broyer les pépins noirs sous ses dents sans vraiment comprendre pourquoi. Chaque bouchée effaçait un peu plus la fatigue de la journée, noyant sa vigilance dans une euphorie douce, profonde, dangereusement rassurante.

Puis le silence retomba.

L’assiette était vide.

Davin resta debout au milieu de la cuisine, les doigts crispés contre le rebord du plan de travail. L’euphorie disparut aussi vite qu’elle était venue, laissant derrière elle un vide étrange dans sa poitrine.

Il baissa les yeux vers l’assiette.

« C’est déjà fini ? »

La phrase le dérangea aussitôt.

Il secoua la tête, gêné par sa propre gloutonnerie, puis retourna s’affaler sur le canapé.

« Bon, IA, lance-moi une recherche pour un bon film ce so— »

Sa phrase mourut dans sa gorge.

Une chaleur naquit au creux de son estomac.

Il comprit presque aussitôt que le mot était faux.

Ce n’était pas une chaleur.

C’était une brûlure, nette, profonde, qui venait de s’ouvrir au creux de son estomac.

Un spasme lui arracha le souffle. Davin se plia en deux, les deux mains plaquées sur son ventre.

La douleur ne ressemblait pas à une indigestion. Pas à une allergie non plus. Elle partait de l’estomac, compacte et brûlante, puis s’étendait dans ses entrailles comme un métal en fusion qu’on aurait versé au fond de lui.

« AHHH ! »

Il bascula du canapé et s’écrasa lourdement sur le plancher.

Sa respiration se bloqua net. Ses poumons refusaient de s’étendre.

La brûlure irradia de son estomac jusqu’à sa cage thoracique. Sous sa peau, ses veines gonflèrent, sombres et tendues. Davin voulut ramper vers la cuisine pour boire, appeler les secours, faire n’importe quoi, mais ses jambes ne lui obéirent plus.

Il s’effondra sur le dos, pris de convulsions.

La douleur devint absolue.

Chaque cellule de son corps, de la moelle de ses os jusqu’à la pulpe de ses doigts, semblait être broyée, dissoute par une force invisible, puis reconstruite à vif pour être détruite encore.

« Au secours… Pitié… »

Son cri n’était plus qu’un râle étouffé.

Il essaya de tendre le bras vers ses lunettes tombées près de la table basse.

Trop loin.

« AIDEZ-MOI ! AAAAAH ! ÇA BRÛLE ! »

Ses yeux roulaient dans leurs orbites. La combustion atteignit son cerveau, perçant son crâne comme une vrille incandescente. Son corps, tendu à l’extrême, ressemblait à un arc sur le point de rompre. Il se débattait sur le sol, frappait sa tête contre le bois sans même s’en rendre compte, cherchant n’importe quel moyen de fuir cette torture.

Il n’y en avait aucun.

La dernière chose que son cerveau put traiter fut la certitude absolue de sa propre mort.

Puis il n’y eut plus rien.

Le silence revint d’un coup, total.

Avec le dernier souffle de Davin, la combustion cessa.

De son corps figé s’éleva une flamme éthérée, d’un vert jade éclatant. Un feu froid, qui ne consumait ni sa chair noircie, ni le parquet du salon. La lueur pulsa une fois, puis une deuxième, comme un cœur étranger apprenant à battre.

Ensuite, elle jaillit vers les cieux.

Elle traversa le plafond comme s’il n’existait pas, déchira l’atmosphère et plongea dans le vide de l’espace. À une vitesse défiant toute logique, la comète de jade fila à travers le cosmos, avalant les distances, ignorant les ténèbres, jusqu’à atteindre l’orbite d’un monde lointain.

Arrivée là, elle chuta.

Elle fondit sur une planète inconnue, traversa les nuages, fendit l’air nocturne, puis s’abattit sans bruit sur un campement miséreux.

Dans la boue, sous une charrette brisée, un jeune mendiant décharné dormait d’un sommeil agité.

La lueur émeraude s’enfonça dans sa poitrine.

Le corps se cambra.

Ses yeux s’écarquillèrent de terreur. Sa mâchoire s’ouvrit sur un hurlement muet. Quelque chose, au fond de lui, tenta de résister : une présence faible, affamée, déjà fissurée par des années de peur et de privations.

Elle ne tint pas une seconde.

L’énergie de jade écrasa cette âme fragile, la dispersa comme une étincelle sous une vague, puis s’enfonça au plus profond des entrailles du corps volé.

La lumière diminua peu à peu. Le vert éclatant se réduisit en braise, puis s’éteignit.

Un lourd silence retomba sous la charrette.

La boue gouttait lentement d’une roue brisée. Au loin, quelqu’un toussa dans son sommeil.

Après un long moment, le corps bougea à nouveau.

 



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